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La fin de l’empire Inca

Les contes du tome 2 décrivent l’histoire d’une génération et de son éducation, selon le deuxième sens des textes eschatologiques de la Révélation. Il est parlé des « générations » de la manière dont le fait Jésus : les membres de cette génération ne forment pas un bloc uniforme. Le conte vise plutôt le courant dominant du temps, tenu le plus souvent par des représentants qui possèdent le pouvoir, au moins au plan médiatique.

Sculpture de Michel Saurel.

 

Quel exégète biblique accepterait comme authentique une histoire racontant comment Dieu livra un empire de douze millions d’âmes, aussi puissant que l’empire romain… à une armée composée de moins de 200 guerriers ? Ce n’est pas la Bible qui rapporte cette histoire mais les annales espagnoles du xvie siècle. Elle concerne l’empire des Incas. Et dans cette petite fin du monde, le plus important à comprendre, c’est comment Dieu sauva ces peuples dans l’éternité, en les frappant de mort sur la terre.

Le culte du Soleil

Ils adoraient le soleil, les étoiles et les animaux. Mais pas à la manière douce des anciens Egyptiens. Leurs prêtres savaient que le monde et la forêt étaient peuplés de génies au cœur dur qui se montraient jaloux des hommes. Ils les représentaient partout. Ils leur mettaient toujours des dents car leur appétit d’hommes était grand. Le soleil, particulièrement, menaçait de ne pas se lever si les humains se montraient indignes de lui. Alors ils demandaient au peuple d’offrir ce qui leur tenait le plus à cœur, des vies humaines. Pour calmer le soleil et obtenir sa bienveillance, il fallait lui offrir en sacrifice, avec lenteur et dans la souffrance la plus calculée, des femmes et des enfants, des guerriers et des jeunes gens qu’on démembrait. Puis on leur arrachait le cœur. On le présentait encore battant au soleil, depuis le sommet des pyramides.

Lorsque le soleil manifestait de la colère, il se mettait à trop pleuvoir. La terre ne produisait plus ses fruits, et la famine était là. Alors on multipliait les offrandes. Lorsque l’empereur mourait, on lui mettait dans son tombeau une petite fille. Elle était enterrée vivante avec lui pour l’accompagner dans son voyage céleste. En 1527, affaibli par d’étranges nouvelles maladies, l’empereur Huayna Capac mourut. Thanta Carhua, une fillette de dix ans, fut choisie par son père pour être sacrifiée car elle était très belle. Elle fut envoyée à la capitale, Cuzco, où des fêtes et des parades furent données en l’honneur de son courage. On lui avait expliqué qu’après son sacrifice, elle deviendrait une déesse dans l’autre monde. Elle tenta de convaincre qu’elle préférait rester avec sa mère. On ne l’écouta pas. Avant d’être enterrée vivante, on lui fit boire de la chicha, un alcool, pour atténuer la perception de ses sens. Pour l’honorer, les prêtres conduisirent des cérémonies qui l’accompagneraient tandis que son esprit quittait la terre.

Quand on referma sur elle la tombe, Thanta Carhua pleura beaucoup. Elle en voulut beaucoup à son père qui la livrait ainsi aux dents des dévoreurs. Elle se blottit dans un coin pour mourir, attendant la bête qui viendrait. Dans le noir, elle patienta longtemps, tremblante au moindre bruit. Epuisée, elle s’endormit. C’est dans son rêve que l’ange du Seigneur, celui du vrai Dieu, vint la chercher. Il lui apparut dans sa lumière. Devant sa bonté, l’âme de Thanta Carhua se jeta littéralement dans ses bras, en le suppliant de l’emmener, pour la protéger des bêtes. Mais l’ange la consola. Et il lui expliqua que ces bêtes n’existaient pas, qu’elles étaient juste l’invention de l’âme malade des grands de ce monde.

Et Thanta Carhua en resta bouche bée. Puis elle eut une réaction étonnante. Loin de se montrer soulagée comme l’étaient d’habitude toutes les petites victimes de la barbarie, elle frappa l’ange de toute la force de ses petits poings. Elle le frappa encore et encore et lui dit : « Pourquoi ? Pourquoi ? Oui, pourquoi nous mens-tu ? Pourquoi ne le dis-tu pas à ma mère et à mes sœurs ? Pourquoi vivons-nous dans la terreur ? N’as-tu pas de cœur ? »

Et l’ange du Seigneur ne se fâcha pas.

Dans son combat contre le Prince des Incas, la naïve et pure Thanta Carhua remporta ce jour-là la victoire et il fut contraint d’emporter sa prière jusqu’à Dieu. Au Conseil divin, on se résolut à apporter le salut au peuple de Thanta Carhua et de détruire à jamais leurs idoles. On avança donc la fin de leur monde, qui était annoncée partout et jusque chez les Mayas pour le 21 décembre 2012.

Mais le conseil des anges décida que, pour les sauver, il fallait le faire de la manière qui convenait à un peuple au cœur habitué à la mort et au sang. C’est ainsi qu’à partir de l’année 1532, soit 5 années après le martyre de la petite Thanta Carhua, le peuple Inca fut livré à la guerre, à la peste, à la famine et à la mort, aux quatre cavaliers de l’Apocalypse (chapitre 6). Frappés de toute part et humiliés, ils apprirent en quarante années et pour toujours l’humilité. Puis le Christ leur fut révélé.

Quant à Thanta Carhua, tout lui fut expliqué. Elle comprit et accepta : « Mon peuple doit souffrir 40 années, perdre toute sa gloire terrestre, pour obtenir l’éternité du bonheur. Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul. Mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. » (Jean 12, 24).

La prophétie trompeuse

Sculpture de Michel Saurel.

Les chroniqueurs espagnols ne surent jamais expliquer l’étonnante victoire de l’inhumain Francisco Pizarro. Pour s’y essayer, ils rapportèrent que le peuple religieux qu’il attaqua croyait en une prophétie : « Des dieux portant la barbe, montés sur de grands cerfs viendront de l’Orient et apporteront le salut. » Cette prophétie existait certes. Elle avait été envoyée depuis mille ans par les anges de Dieu, à ces pauvres hommes qui, comme d’habitude, comprirent salut terrestre là où il fallait entendre salut éternel.

Mais ce que ne savaient pas les Espagnols, c’est que leur audace et le fait qu’ils cachaient derrière le prétexte du Christ leur soif de l’or, n’étaient pour rien dans leur victoire. Les armées de Dieu marchaient devant eux, non à cause de leurs mérites, mais en se servant de leur perversité comme d’un fouet pour la sanctification éternelle d’un peuple.

Le débarquement de Francisco Pizarro

A leur arrivée en 1532, Francisco Pizarro et ses hommes ne furent pas perçus par les Incas comme une menace, au contraire : il pensèrent à la prophétie, celle du dieu Viracocha qui devait revenir sur terre de par-delà la mer Occidentale pour rétablir paix et prospérité dans l’empire. Pizarro ressemblait à ce personnage mythique et fut accueilli sans crainte.

Arrivé à Cajamarca, Pizarro envoya des émissaires à l’empereur Atahualpa pour lui proposer une entrevue. Atahualpa ne se méfia pas et le reçut en présence de sa cour. L’aumônier de Pizarro lui présenta un évangile, lui disant qu’il contenait la Parole de Dieu. Atahualpa le mit contre son oreille et écouta. N’entendant rien, il le jeta négligemment à terre. Pizarro prit cela comme un signal et ordonna à ses hommes d’attaquer. C’est ainsi que, le 15 novembre 1532, ils prirent l’Inca par surprise et le firent prisonnier au milieu d’un grand massacre d’Indiens terrorisés par la mitraille et les chevaux.

Ils se retranchèrent dans la ville. Les généraux Incas n’osèrent pas les attaquer de peur de mettre en danger la vie de leur empereur-dieu. Toutefois, ils espérèrent encore retrouver leur empereur. Pizarro leur proposa une rançon : la pièce où était enfermé Atahualpa devait être remplie d’or. Les Incas obéirent. Atahualpa livra à Pizarro un trésor considérable, mais il ne recouvra pas sa liberté en échange, contrairement à la promesse qui lui avait été faite. La peur d’un soulèvement indien contre les Espagnols amena Pizarro à faire exécuter le prisonnier après un procès expéditif. On raconte qu’avant d’être mis à mort, l’empereur Atahualpa se vit proposer le baptême par l’aumônier. Il le refusa en disant que si le paradis était dirigé par Jésus-Christ, Dieu de ces guerriers adorateurs de l’or, il préférait aller en enfer avec ses idoles. Il agit bien, selon sa conscience, selon cette parole de Jésus[1]: « Eh bien ! Je vous dis que beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume (les chrétiens pervers) seront jetés dans les ténèbres extérieures : là seront les pleurs et les grincements de dents. »

Non contents de lui avoir enlevé son empire et sa vie, les Espagnols voulurent lui enlever son honneur. Ils lui mirent donc en main ce marché : « Si tu acceptes le baptême de notre Seigneur, tu mourras garrotté plutôt que brûlé vif. » Atahualpa dans sa grande détresse, céda donc. Il ne mourut donc pas comme un fier guerrier. Il fut étranglé.

Mais c’est le Christ qui le releva de l’autre côté : « Parce que tu arrives à genoux, je ferai de toi un homme debout. »

Les Espagnols se lancèrent alors à la conquête de tout le territoire, soutenus par les peuples rebelles. Arrivés à Cuzco, ils pillèrent la ville et mirent sur le trône le demi-frère de Huascar, Manco Inca. Celui-ci fut à leur solde et fut totalement impuissant face à la dislocation de l’empire inca. À partir de 1548, on peut dire que l’hégémonie espagnole devint totale. La résistance des Incas continuera durant plusieurs décennies, avec à leur tête : Tisoc, Manco Inca, Sayry Túpac, Tito Cusi et Túpac Amaru, qui sera décapité par les Espagnols quarante ans après leur arrivée. La conquête espagnole s’accompagna certes de pillages et de meurtres. Mais ce fut l’arrivée des maladies qui décima les populations, ainsi que la famine (ce que les Incas, un peuple prospère, n’avaient jamais connu du fait de l’utilisation de silos pour faire face aux mauvaises années), et l’asservissement des Indiens.

La démographie indigène durant la colonisation est la suivante :

1525 : 12 millions d’habitants

1553 (après la première phase de la conquête) : 8,2 millions d’habitants

1575 (gouvernement du vice-roi Francisco de Toledo) : 8 millions d’habitants

1586 : 1, 8 millions d’habitants

1754 : 615 000 habitants

La terrible chute de population, enregistrée à partir de 1575, correspond à la « pacification » définitive du Pérou et à la généralisation du travail forcé dans les encomiendas et les mines, où près de cinq millions d’Indiens furent engloutis en moins d’un quart de siècle. Ils mouraient de tristesse du fait de leur liberté perdue et de misère du fait des nouvelles maladies. Les Espagnols en furent affectés, non par compassion, mais à cause de leur besoin de main d’œuvre.

C’est tout un peuple humilié qui arriva de l’autre côté de cette vie. Plus personne n’arrivait orgueilleux et le Christ moissonnait des millions d’âme pour la vie éternelle.

La fin de cette civilisation

Les Indiens d’Amérique du Sud sont heureux d’avoir reçu le christianisme. Ils ont été délivrés à la fois des sacrifices humains et du culte des démons grimaçants. Mais ils se souviennent de la façon dont Francisco Pizarro, accompagné de 160 aventuriers espagnols, massacra le 16 novembre 1532 en deux heures, par traîtrise, la fleur de leur armée et de leur fierté. Eux savent ce que signifie « vivre la fin du monde ». Le dieu de Pizarro était l’or. Mais, caché dans ce sillage de sang, le Christ se donna aux Indiens.

Si le peuple inca a obtenu le salut, comme le lui avait annoncé sa vieille prophétie, ce n’est certainement pas au sens terrestre du terme.

Nous voudrions une efficacité immédiate et terrestre d’un christianisme en profondeur et en nombre d’adhérents. Dieu ne désire qu’une chose, que tous soient sauvés non en ce monde mais pour l’éternité.

Mais pourquoi toute cette souffrance ?

Au Ciel la petite Thanta Carhua est devenue impératrice. C’est elle qui par sa terrible lutte avec le Prince des Incas, leur obtint le Christ. Et le Grand empereur Atahualpa, qui dut boire jusqu’à la lie la coupe de l’échec militaire et de la lâcheté, est devenu un guerrier de la paix.

Les guerres entre conquistadors

Il reste à parler du salut des barbares qui, instruments de Dieu, furent mandatés pour détruire l’Empire. Eux aussi durent apprendre l’humilité par l’humiliation d’une mort semblable à leur vie. Lorsqu’il devint le maître de la ville de Cuzco, Pizarro fit de son domaine le centre de l’expansion colonisatrice espagnole. Il procéda à la distribution des terres agricoles et des mines du pays, et fonda de nouvelles villes. Cependant, quelques Indiens continuaient la résistance face aux Espagnols. Dans le camps des Européens, le parti des almagristes, groupés autour de Diego el Monzo Almagro, attisèrent les mécontentements contre Pizarro et, le 26 juin 1541, ils donnèrent l’assaut au palais, mirent Pizarro à mort et proclamèrent Almagro comme nouveau gouverneur. Finalement ce dernier fut lui-même arrêté et décapité par la couronne d’Espagne.

Ainsi Pizarro reçut-il 9 années de gloire terrestre puis il mourut misérablement : « Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? » (Matthieu 16, 26). Et tous les hommes qui adoraient l’or comme lui périrent tôt ou tard de la même manière. Jésus en avait prévenu les habitants de la terre (Luc 13, 5) : « Non, je vous le dis ; mais si vous ne voulez pas vous repentir, vous périrez tous de même. »

Ils arrivèrent dans l’autre monde chargés comme des chameaux et durent, pour ceux qui se repentirent, passer par le trou de l’aiguille (Matthieu 19, 24) pour entrer dans le Royaume de Dieu. A ce jour, certains d’entre eux sont encore au purgatoire.

Arnaud Dumouch, janvier 2006
Illustrations : sculptures de Michel Saurel

 

1. Matthieu 8, 12. [↩]

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