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L’enfer : le pharisien qui ne fut pas justifié

« Deux hommes montèrent au Temple pour prier ; l’un était Pharisien et l’autre publicain. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers. Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant : Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! Je vous le dis : ce dernier descendit chez lui justifié, l’autre non. Car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. » (Luc 18, 10)

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« Monsieur, je suis allée voir l’enfer. Et j’ai été surprise. »

C’est ainsi que commençait la lettre de Jeanne. Elle m’était adressée et était ainsi libellée : « A monsieur le professeur de théologie catholique ». Le titre était flatteur.

La lettre continuait ainsi :

« J’y ai rencontré un pharisien. Voulez-vous connaître son histoire ? Téléphonez moi. »

Je vérifiais son adresse au dos de la lettre. C’était un timbre belge et la Wallonie est petite. Je pris donc rendez-vous et me rendit auprès d’elle.

Jeanne avait 87 ans. Elle demeurait depuis toujours dans cette pointe de Givet qui fait saillie entre la France et la Belgique. Je m’attendais à trouver une paysanne ridée. Je trouvais une femme vaillante, toute vive et pomponnée. Elle était petite de taille, mais extrêmement énergique. Et ce qui apparaissait immédiatement, c’était son sens de la provocation taquine. Elle n’avait, me semblait-il, peur de personne.

Je demandais donc à Jeanne de raconter son histoire. Et elle ne se fit pas prier.

« Vous m’avez crue ? Vous avez eu raison. J’ai vraiment vu l’enfer. Mais c’est tellement différent de ce que je croyais. »

« Racontez-moi. C’est intéressant quoi qu’il en soit. Je vous dirais si c’est conforme à la foi. »

L’enfer : le pharisien qui ne fut pas justifié.

« J’y suis allé par deux fois. C’est mon ange qui m’a conduit. Il m’a emporté dans le futur. Notre monde n’existait plus et la résurrection avait eu lieu. J’ai eu l’impression qu’il m’emmenait loin, à travers un monde immense et beaucoup plus lumineux que le nôtre. Partout, comme des étincelles, je voyais des milliers de saints qui circulaient ici ou là, seuls, deux par deux, ou en groupe traversant l’univers à la vitesse de leur pensée. Ils laissaient derrière eux un sillon de lumière et de joie.

Mais mon ange ne voulait pas que je m’attarde à contempler ce spectacle. Il m’a emmené plus loin, vers une galaxie gigantesque.

« Je dois vous faire rencontrer un damné, m’a-t-il dit. Voici son monde, sa galaxie. Je vous laisse seule voir cet homme. Ma présence n’est pas souhaitée. Et je respecte son désir. »

Le monde de ce damné était immense et magnifique : je devinais l’existence de millions d’étoiles, toutes plus belles et entourées de planètes. Mon ange m’a conduit vers une planète isolée, stérile et rouge. Et lui, je l’ai trouvé dans une caverne, au pied d’une montagne.

Assis, me tournant le dos, il était vêtu comme un prêtre.

Je me suis approchée tout doucement. J’étais intimidée.

« Bonjour, lui ai-je dis.

Il se retourna vers moi. Et je le regardais dans les yeux. C’était assez surprenant. J’y voyais de la dureté obstinée et calme.

— Vous venez pour savoir qui je suis. Je le sais. Dieu m’en a informé.

— Dieu ? Je pensais que vous étiez damné. Vous fréquentez tout de même Dieu ?

Je lui parlais ainsi pour le provoquer dès le départ. Je voulais voir ce qu’il avait dans le ventre. Et je n’ai pas été déçu. Il se montra tout de suite agacé.

— Dieu est partout. Il a tout créé. On ne peut le fuir.

— Comment se fait-il que vous habitiez dans cette caverne, comme une araignée. On m’a dit que tout ce monde était à vous ?

— Comme une araignée ! ? Vous vous moquez de moi ? (Là, il s’énerva vraiment).

— Écoutez. Je vois ce que je vois. Vous avez des soleils, des planètes, des jardins et vous vivez ici dans le noir.

— C’est la seule façon d’être tranquille. Vous les avez vu, tous ces « gnangnans ». Ils vont partout.

— Les « gnangnans » ? Vous voulez dire les saints de Dieu ?

— Ne me parlez jamais d’eux. C’est une honte. Ce sont des gens sans dignité. Ils se vautrent dans une joie sordide. Ils ne cessent de se rencontrer, de se montrer leurs plaies, de se dire pardonnés. Et ils vont partout. Ils visitent l’univers entier. Je ne peux supporter leur présence. Je les sens. Ils sont partout.

— Alors vous vous cachez pour ne pas les voir ? C’est donc que vous n’êtes pas libre. Dieu vous enferme en enfer ?

— Je ne suis pas en enfer ! L’enfer, c’était pour effrayer les gens de la terre. Il n’y a pas d’enfer. Je suis libre. Et Dieu respecte ma liberté. Vous en voulez la preuve : regardez ce corps magnifique qu’il m’a rendu au jour de ma résurrection. Il est immortel. Je peux me déplacer où je veux. Rien ne peut me blesser. Je n’ai plus besoin de manger. Vous croyez que Dieu aurait fait cela si j’étais en enfer ?

— Bon, d’accord. Mais vous n’êtes pas vraiment épanoui ?

— Partez ! Je ne veux plus vous voir. Vous êtes venue pour me tourmenter. Dites à Dieu que je n’ai besoin de personne. Je suis très bien tout seul. »

« Je me suis réveillée. J’étais dans mon lit. Ce n’était pas un rêve. C’était réel. J’ai beaucoup réfléchi à cette expérience. Je me suis dit que, si mon ange venait me rechercher, il faudrait que je me montre plus respectueuse envers ce damné. Inutile de l’énerver. Vous savez, j’ai un tempérament un peu provocateur.

J’ai demandé : « Vous n’avez pas eu peur ?

— J’ai en mémoire la vision de son corps. Il est lumineux. C’est un corps magnifique et pitoyable. Magnifique car il respire la puissance et l’immortalité. Pitoyable parce qu’on peut voir son âme sans barrière. C’est un homme dur, obstiné.

— Et vous y êtes retournée ?

— Deux mois plus tard. Mon ange est revenu. Et j’ai accompli le même voyage. J’ai vu que le lieu de l’enfer et du paradis était le même univers. J’ai retrouvé mon damné. Il n’avait pas bougé. Et il m’a dit :

« Le plus simple est que nous allions droit au but. Vous voulez savoir qui j’étais et pourquoi j’ai opté pour ma liberté ?

Je me suis abstenu de l’interrompre.

« Je suis un des meilleurs théologiens juifs de mon époque. J’ai été circoncis dès le huitième jour. Je suis de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreux ; quant à la Loi, je suis un Pharisien ; quant à la justice, je fus un homme irréprochable. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de l’interrompre :

« Vous êtes comme saint Paul, en quelque sorte ? » (Philippiens 3, 5) Et je me suis mordu la lèvre.

Et puis je me suis lancé.

— Écoutez. Si vous devez me chasser à chaque fois que j’ouvre la bouche, autant le faire tout de suite. Mais soyons lucide : si Dieu m’a choisie pour vous interviewer, c’est qu’il doit avoir ses raisons. Sinon il aurait pris une personne moins bavarde que moi. A vous de faire un effort. »

— Ça va ! Ça va ! On fera avec vous. De toute façon, je n’ai pas le choix. Je vous demande une seule chose : ne me parlez jamais, jamais, JAMAIS, de la Reine. C’est tout.

— Promis ! ai-je aussitôt répondu, trop contente d’avoir détourné son attention de saint Paul. J’avais bien compris que la reine, ça ne pouvait être que Marie. C’est le b-a-ba du catéchisme. Je me suis dit que lorsque j’aurais fini l’entretien, j’essayerais tout de même de placer une petite question indirecte sur Marie. Ce serait intéressant de voir la réaction.

— Si j’ai accepté de vous parler, c’est pour que l’on connaisse la raison de mon choix. La terre doit savoir qui nous sommes et sortir de sa vision puérile de notre choix. Moi, j’ai toujours servi Dieu. Il nous avait donné une Loi, par l’intermédiaire de Moïse. Alors je l’ai suivie, à la lettre. J’ai passé ma vie à me conformer jusqu’au moindre détail aux prescriptions. Et j’y suis arrivé. J’aime cet ordre de la Loi. Chaque chose y est réglée dans le moindre détail. Mais attention, ne me prenez pas pour un rigoriste stupide. J’ai au contraire été un excellent théologien. J’ai défendu le concept de la résurrection des morts, suivant en cela mes ancêtres de la famille Maccabées. Et vous le voyez, ce n’était pas vain. Je suis la preuve vivante que j’avais raison.

— Donc vous êtes un serviteur de Dieu.

— Vous le reconnaissez vous-même. Personne ne peut le nier.

— Dans ce cas, pourquoi êtes-vous révolté contre Dieu ?

— Nous ne sommes pas révolté contre Dieu. Personne ne peut se révolter contre lui. Ce n’est pas lui, le problème, c’est son projet. Il a complètement perdu la tête. Il est entré en totale contradiction avec lui-même. N’est-ce pas lui qui nous a donné la Loi de Moïse ?

— Oui, et alors ?

— Alors la Loi de Moïse était simple. Elle enseigne avec précision la nécessité de la vertu. Si une femme commet l’adultère, elle doit être mise à mort. C’est une question de dignité de l’humanité et de chemin vers sa perfection. Et puis, tout d’un coup, Dieu s’est mis à enseigner l’inverse. C’est comme s’il s’était repenti de ses propres enseignements. Il y a eu ce Jésus, qui est venu prêcher…

— Vous avez connu Jésus ?

— Vous voulez savoir ? J’ai même voté sa mort. J’étais là quand il retournait les paroles de Dieu à son profit. On lui avait emmené une femme adultère. Il a joué sur la sensibilité du peuple.

— Il a dit : « Que celui qui n’a jamais péché lance la première pierre ». Vous n’avez pas lancé la première pierre ? Pourtant, vous auriez pu. Vous étiez fidèle à la Loi de Moïse. Vous n’aviez donc jamais péché…

— Où voulez-vous en venir ? Vous sous-entendez que j’ai commis l’adultère ? Et que c’est pour cela que je n’ai pas lancé ma pierre ? Ce n’est absolument pas le problème. Il fallait lancer les pierres mais c’était impossible. Le peuple soutenait Jésus. C’est juste une question de justice, de droiture, d’honneur…

— Je sens que vous changez de sujet. Vous n’avez pas lancé la première pierre. Alors adultère ? pas adult…

— Cessez immédiatement vos insinuations. Partez ! Allez-vous-en !

— Ça va ! Ça va. J’arrête. Mais dites-moi. Si vous avez voté la mort de Jésus, c’est que vous n’avez-vous pas vu ses grands miracles ?

— Ses miracles ne pouvaient pas venir de Dieu. C’était impossible. Il enseignait l’inverse de la Loi de Moïse.

— Mais maintenant, vous voyez bien que Jésus venait vraiment de Dieu.

— C’est impossible. Jamais ! Il ne peut pas venir de Dieu. C’est nécessairement un imposteur.

— Mais enfin, vous voyez bien qu’il a le pouvoir sur ce monde. Ça ne vient pas de Dieu ?

— C’est rationnellement impossible. Il est évident que Dieu s’est fait piéger. Et c’est la raison de notre révolte. Et nous sommes nombreux. Nous sommes puissants. Nous ne céderons jamais. Dieu comprendra. Il nous fera justice. Il reconnaîtra un jour que nous sommes les vrais serviteurs de sa Puissance, de sa dignité de Créateur.

— Mais vous avez tout de même vu Jésus dans sa gloire ? Vous l’avez vu à l’heure de votre mort, et à la fin du monde, et avec tous les saints. Et avec la Vierge Marie !

— Jamais ! Jamais je ne cèderai ! Ce sont des menteurs. Non il n’est pas Dieu. Il est fou. Il a donné la royauté sur le monde à la plus misérable des créatures. Partez ! Ne revenez jamais. Je le savais ! Vous étiez venu pour me tourmenter.

Je me suis réveillée. J’étais dans ma chambre. J’en tremble encore : cette colère, je devrais dire cette rage. Jamais je n’ai vu tant de haine et d’impuissance, mais aussi tant de détermination.

— Mais alors cet homme n’est pas dans un four de feu ? ai-je demandé à Jeanne.

— Je crois que si. Et c’est plus profond et douloureux encore que je l’imaginais. Cela touche son être même.

— Il finira bien par céder et par admettre son échec ?

— Je crois qu’il admet son échec. Il n’est pas fou. Mais jamais il n’admettra que Dieu donne la royauté aux humbles. Il est trop lucide. Au fait, vous ne me demandez pas s’il avait commis l’adultère ?

— Oui c’est vrai. Il l’a commis l’adultère, selon vous ?

— J’ai vu son âme. Son corps ne cache pas ses vraies pensées, ni son passé. Cet homme n’a jamais commis l’adultère, du moins physiquement. Mais il n’a cessé de le faire secrètement dans ses pensées et dans l’obscurité de sa chambre. Il n’a jamais touché une autre femme que la sienne et pourtant son esprit était plein d’idées impures. Et j’ai vu que lorsqu’il a vu la vraie nature de son âme à l’heure de sa mort, il a refusé d’admettre qu’il était un pauvre pécheur comme les autres. Toute sa vie, il s’était construit autours de la certitude suivante : « Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers. »

Arnaud Dumouch, 2005

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